Un appétit du voir pour une liberté de penser

Peindre, c’est apprendre à voir pour mieux penser. L’art n’est ni distraction ni ornement : il est recherche, résistance, expérience du sens. Ma démarche s’inscrit dans un engagement patient, nourri d’intuition, de sensibilité et d’une vigilance constante face aux déterminismes. 
Au fil du temps, une idée s’est imposée : la liberté ne naît pas de l’affirmation du « je », mais de sa mise à distance, de sa disparition presque silencieuse — condition d’un regard plus libre, ouvert, questionnant.
Discret par tempérament, j’expose depuis 1975 à travers le monde. Mon chemin s’est construit entre lectures philosophiques sur l’art, longues traversées de musées, et pratique obstinée de la peinture. Peu à peu, celle-ci s’est libérée du mimétisme pour faire advenir une présence — un fait pictural, une manifestation plutôt qu’une représentation.
Comme toute vie, mon œuvre est traversée de contingences : sociales, matérielles, historiques. Mais aujourd’hui une inquiétude s’impose : que reste-t-il de notre liberté dans un monde accéléré, instable, dominé par le numérique et l’intelligence artificielle ? Quand le réel se trouble au contact du simulacre, où loge encore la responsabilité du regard ?
Né sur les rives mouvantes de la Loire, dans un paysage d’eau et d’indétermination, j’explore l’impermanence du monde. Ma peinture s’interroge elle-même, tente d’échapper à la psychologie du geste pour laisser paraître ce qui advient sans moi. Je ne peins pas pour maîtriser, mais pour accompagner. Le support, souvent travaillé en relief, agit comme un lieu de résistance : il limite l’intervention du moi. Ainsi la peinture se fait d’elle-même, dans un processus dont je ne suis plus que témoin. L’élégance naît de ce retrait, même si demeure une ambiguïté — celle d’une possible réminiscence figurale, comme un souvenir de monde.
Cette tension entre liberté et effacement du sujet trouve aujourd’hui un écho inattendu dans les questions soulevées par l’intelligence artificielle. Comment préserver une conscience critique, une autonomie du regard, face à des outils qui participent désormais à la production du visible ? Cette interrogation traverse mon travail : comment continuer à penser librement, à peindre librement, dans un univers qui délègue la création ?
Peindre, c’est retrouver l’intensité des commencements : l’étonnement, l’écoute, la matière. C’est s’ouvrir à l’événement du visible sans vouloir le posséder. Mon œuvre se déploie dans cette errance joyeuse, cette exploration sans fin où la peinture, parfois, pense à ma place.
Ainsi, entre contingence et plasticité, mon travail se tient dans un espace de liberté fragile — un lieu de questionnement et de réinvention continue.
      GP

Mes remerciements à mes galeries, aux centres d'art et Musées qui m'ont exposés, à mes Amis proches et mes collectionneurs, à L. Gillard pour son soutien et ses écrits dans les années 90, à tant d'écrivains et philosophes pour leurs livres et leurs rencontres, à mes copains peintres et amis ...



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Manifeste 
Peindre comme expérience du réel

1. Du monde : plasticité et contingence
Le monde n’est pas stable.
Il est traversé de turbulences, d’accidents, de réactions en chaîne.
Tout est plastique parce que tout est contingent.
La matière, le vivant, la pensée : rien n’échappe à la transformation.
Nous sommes pris dans ce flux.
Nos actes laissent des traces. Même notre subjectivité agit.

2. De la peinture : processus plutôt que représentation
Peindre ne consiste pas à représenter le monde,
mais à montrer comment il se fait.
Travailler comme la nature, et non d’après elle :
dans le flou, le mouvant, l’incertain.
La peinture n’est pas une image,
elle est un processus, une apparition.

3. Du geste : penser avec le corps
Le geste précède l’idée.
Il existe une pensée en acte, une intelligence du corps.
Peindre, c’est laisser surgir ce qui ne se formule pas encore.
C’est faire confiance à ce qui advient.

4. Du « je » : effacement et liberté
Avec le temps, le « je » se retire.
Non pour disparaître, mais pour laisser place.
La liberté naît de cette mise à distance.
L’artiste n’impose plus : il accompagne.
La peinture advient d’elle-même.
L’artiste en devient le témoin.

5. De l’imprévu : condition de création
Créer, ce n’est pas maîtriser.
C’est organiser les conditions de l’imprévisible.
L’imprévu n’est pas une erreur :
il est la condition même du vivant.
Une œuvre sans risque est une œuvre morte.

6. De l’énergie : flux et intensité
La peinture est une circulation d’énergie.
Elle capte, transforme, transmet.
Chaque trace est un passage.
Chaque œuvre, un champ de forces.
Elle agit comme un catalyseur :
elle met en mouvement celui qui regarde.

7. Du temps : plis et mémoire
Le temps ne passe pas : il se dépose.
Dans les couches, les plis, les traces.
La peinture pense comme la mer :
elle revient, insiste, transforme.
Rien ne se répète, tout se rejoue.

8. Du sentir : au-delà du savoir
La peinture ne se comprend pas d’abord,
elle se ressent.
Le savoir ne suffit pas.
Le sentir ouvre à une autre forme de connaissance.
Les mots échouent souvent.
La peinture commence là où ils s’arrêtent.

9. Du regard : co-création de l’œuvre
Une œuvre n’existe que dans la rencontre.
Le spectateur ne reçoit pas :
il projette, interprète, transforme.
On ne voit que ce que l’on est.
Regarder est un acte.

10. Du monde contemporain : résistance
Nous vivons dans un flux d’images, de bruit, de simulacres.
Le spectaculaire remplace l’expérience.
Le marché remplace le sens.
Face à cela, l’art doit résister.
Non par le cri, mais par la présence.
Revenir à l’œuvre.
À l’attention.
Au réel.

11. De l’exigence : persévérer
Créer demande du temps.
De la persévérance.
Une forme d’acharnement, parfois.
Peindre, c’est continuer malgré l’incertitude.
C’est lutter pour voir.

12. De l’ambiguïté : entre illusion et vérité
La peinture n’est jamais pure.
Elle oscille entre abstraction et souvenir du monde.
Entre illusion et révélation.
Cette ambiguïté n’est pas un défaut :
elle est sa force.

13. De la liberté : finalité de l’art
L’art n’est ni décor ni divertissement.
Il est une expérience.
Une mise à l’épreuve du sens.
La liberté ne consiste pas à affirmer le « je »,
mais à s’en détacher.
Peindre, c’est apprendre à voir.
Voir pour penser.
Penser pour être libre.

14. Conclusion
Dans un monde instable,
la peinture demeure un espace fragile.
Un lieu où quelque chose peut encore advenir.
Une intensité.
Une présence.
Une liberté.

gP


Le portrait :-)   par David en 2003

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