La peinture est une expérience à vivre en présence directe. 
Parler de peinture peut sembler inutile et l'écran ou le livre ne proposent que des appels ou des rappels de cette expérience. 

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 En ré-écriture
Pour les plus intéressés, voici quelques notes sur mon parcours.
Je suis de nature assez discret et silencieux, mais j'ai toujours exposé (sauf volontairement de 1982 à 1992). Depuis ma première exposition en galerie en 1975 j'ai montré mon travail dans de nombreuses villes à travers le monde (Nantes, Dallas, Strasbourg, Lille, Paris, Chicago, New York, Séoul, Bruxelles, Dubaï, etc). Mes débuts ont été une immersion lente et persistante,une persévérance inébranlable et une quête obsessionnelle dans la quête de la vérité de la "chair" de la peinture, visant à défaire la représentation pour faire surgir une présence, un "fait pictural".
Ma peinture explore la plasticité et l'impermanence du monde et est en constante évolution, semblable à un estuaire changeant au rythme des marées. Né sur les berges de la Loire, je ressens profondément ce "territoire du vide" où le climat et les éléments créent un espace indifférencié et flottant. Un parcours artistique est intimement lié à la contingence (l'époque, le lieu de naissance, son milieu social et culturel, la santé, les produits disponibles etc etc ... (par exemple chez moi deux enfants dans l'année de mes 20ans). On peint ce que l'on est, et souvent malgré soi. Klee disait: "l'artiste sait tout, mais il le sait après". Je ne suis pas un fabricant et la création dépasse toujours son déclencheur. Mon art m'a façonné autant que je l'ai créé.
Entre 1982-85 j'ai exploré l'incorporation de matériaux inattendus tels que des tissus, dentelles et serpillières déchirées, prolongeant mes précédentes explorations avec les "tapisseries". Puis pour s'échapper des « clichés » ma main en a eu assez de suivre l’oeil (déjà en 82 dans mes dessins) et cette révolte m’a conduit aux « touches » allusives; des traces d'acrylique ou d'huile sur toile qui créent ces lignes gothiques? audacieuses, innombrables variations du "pli" cher à Deleuze.
Il faut oser être soit et paradoxalement c'est un jeu d'effacement et de jaillissement sur papier ou toile qui refuse le repli sur soi et crée une réceptivité et une imprévisibilité féconde, menant aux "abîmes ordonnés" (disait Jean Grenier) de mes grandes huiles des années 90, entre l'extase et le rien. Je peignais alors ces espaces fascinés par la peinture elle-même.
Mon art vise à capturer la peinture comme une peau, un voile, évoquant les métaphores de l'histoire de l'art et des éléments indécis de l'art asiatique... disait Christine Buci-Glucksmann, dans un film d'Erick Grillo de 2002 "La peinture en absence" sur mes animations numériques. Elle décrit ma peinture comme un ballet de formes et de textures, évoquant l'éphémère et l'éternel. Le baroque oscille entre Eros et Thanatos : un baroque du vide et un baroque du plein.
Chez moi, chaque vague ramène quelque chose et suit le principe de Delacroix « il faut préparer l’imprévu, organiser le hasard, programmer le spontané ». Mes coulées de polymère abolissent les frontières entre passé, présent et futur et confèrent à la peinture une désinvolture face aux contingences du monde; et cette méthode permet de produire des images que l'intellect ne fera jamais.
… « Pour obtenir des formes flexibles sans l'itinéraire attendu du pariétal, pour parvenir à l'indécidabilité des arrangements de la matière, pour réunir des lambeaux mésomorphes, des guenilles de matières rutilantes ; pour obtenir une giclure nomade, des souplesse isolées, des étirements autonomes, des agglutinements de malléabilité, la main n'est plus celle du dur labeur ; elle n'est plus la main devenant calleuse à force de lutter contre le "coefficient d'adversité" de la matière. Au contraire, la main, à défaut d'être angélique, se fait aristocratique : elle n'est plus main-d'œuvre… »   extrait en 1996 du livret autour de sa peinture par Laurent Gillard, « du pan de Niobé au "pend" de Marsyas »
Comme certains peintres de ma génération et ceux de la génération précédente (Hantaï) j'ai dégagé le geste pictural de tout psychologisme, tout en conservant le lyrisme de l'espace "all over", dans la continuité d'un Morris Louis et d' Helen Frankenthaler par exemple. Mon geste de peintre modulant lumière et couleur, rappelle celui du mouleur (anecdote: mon père était fondeur/mouleur) mais avec un moule invisible. La matière est son propre moule, feignant d'être libre sur la toile (polymères déployés sur le sol puis repositionnés sur la toile). Puis les coulées sur les polycarbonates thermoformés (la technique détermine l’esthétique disait Frankenthaler) prolongeront cette exploration jusqu'à aujourd'hui.
Un regard vigilant entraîne une nouvelle exploration des formes et de la technique (chez les artistes comme chez les scientifiques), et la crainte de perdre provisoirement mon atelier m'encouragea à thésauriser des photographies numériques réalisées à partir de résidus macroscopiques de mon travail de peintre. Au tournant de ce siècle j'ai donc commencé à créer des oeuvres numériques. J’ai aussi retourné le polycarbonate transparent de mes oeuvres picturales. La peinture, moins tactile, devint plus haptique, créant une distance glacée et photographique (un peu comme Bacon avec ses vitres). Puis cette distanciation amena ma peinture à se transformer radicalement en lumière (polymère transparent sur altuglas transparent - le projecteur créant les ombres lumineuses sur le mur).
Il s’agit toujours pour moi de créer une pure présence poétique, autour de thèmes récurrents: les concepts véhiculés par le "pli", la peau, les voiles, les mailles, les rideaux ou autres trames et chaînes. Suite à la période Covid et aux nombreux tumultes géopolitiques de ces dernières années j'ai élargis le champ de réflexion pour englober non seulement les perturbations géopolitiques et sociales, mais aussi les défis individuels (chocs médicaux) auxquels nous sommes confrontés. Les "fascias" en déconfiture et les "grilles" colorées peuvent rappeler peut-être les cages coercitives, des structures tubulaires de Francis Bacon qui fixent et enserrent les figures, métaphore de la condition humaine?
La peinture, liée au chaos (selon Deleuze), exprime une structure en déséquilibre et reflète plus que jamais le tumulte de notre époque récente. Au début, un artiste est plein de "clichés", et il est crucial de les dépasser pour créer un désordre qui passe plus ou moins par son intuition, son inconscient, pour tenter de rendre visible cette force invisible qui tend l'oeuvre.
Mes reliefs thermoformés anciens et nouveaux évoquent des débuts chaotiques du monde ou les constants tumultes ou chaos de l'histoire. Chaque geste pictural se mue en une danse d'imprévisibilité, de sérendipité, et tente de rendre visibles ces forces qui nous dépassent plutôt que de représenter le "visible"; pour offrir une matrice pour la pensée aléatoire du spectateur.
Depuis plus de 35 ans la ligne ou la tache semblent se détacher de toute subordination optique et des intentions du peintre, pour continuer une aventure mécanique. Il existe maintenant une ligne inorganique ou le mécanique, la poésie des fluides, devint l’objet de l’intention pour un résultat final qui échappe au peintre. Avec ce processus inconciliable je produis des traces ou le "je" disparait (l'impermanence du "Je" de nouveau) grâce à cette peinture fluide qui semble vierge de toutes traces. Il y a une certaine élégance à laisser la peinture se faire, offrant une joie de vivre au-delà de tout.
"L'oeuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l'initiative aux mots"....Mallarmé).

Il s'agit pour moi de proposer un espace/temps qui n’est pas neutre. Cet espace/temps, de vie spirituelle et émotionnelle, est temporairement daté et sans doute aussi localement marqué, mais pourtant universel. J'aime qu'il soit complexes, entraînant une multitudes d’interprétations possibles, montrant des analogies scientifiques, des articulations sociales infinies entre les hommes, et des hommes avec la nature et (je n’oublie pas les paréidolies que les spectateurs peuvent y projeter.
Dans ce monde qui ne s'intéresse qu'à la déconvenue, deux solutions s'offrent  au peintre, soit continuer, et parfois avec talent d'afficher l'angoisse, l'escalade de la rupture, soit au contraire transformer cette pénombre en clarté magnifique afin d'apaiser, de stimuler, voire d'éveiller à un plaisir imprévu, au plaisir du présent. 
A une époque comme la nôtre où le sens semble se déliter où les croyances deviennent floues, où les gens ont de plus en plus l'impression que leur vie à la fermeté des images médiatiques: instantanées, fugaces et périssables (Gillard) , je revendique le réel, l'incarnation, la chair de la peinture, et l’exhibe et la délivre en toute liberté sur la toile.
Si chaque peinture contient un abîme ordonné il est nécessaire d'en sortir pour atteindre un certain ordre possible.
Regarder une œuvre d'art nous apprend à mieux voir, et jouir du monde. 
GP



Mes remerciements à mon ami Laurent Gillard pour son soutien dans les années 90 et à ses écrits - à Gilles Deleuze, Christine Buci-Glucksmann et à tant d’autres par leurs livres; sans oublier mes amis et collectionneurs.




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Photographié par mon fils en 2003

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